« Un Constat, une Proposition ! » - PoliActu du PoliMedi@
🔎 Focus : jour J de l'« acte II » : interdire la rue ou entendre la colère ?
Une semaine après les scènes de guérilla urbaine du 17 octobre - deux morts en marge des cortèges parisiens, des commerces pillés, l'hôtel de ville de Limoges incendié - la France vit ce samedi un nouvel « acte » de la fronde contre la vie chère sous très haute surveillance : 70 000 policiers et gendarmes, soit 20 % de plus que la semaine dernière, des rassemblements interdits dans des dizaines de villes, un couvre-feu pour les mineurs à Paris de 21 heures à 6 heures jusqu'à lundi. Après les déclarations d'Emmanuel Macron - « la recommandation générale, c'est qu'il n'y ait pas de manifestation » - juristes, LDH et partis de gauche dénoncent un dépassement du rôle constitutionnel du président ; leur recours devant le Conseil d'État a été rejeté vendredi soir. La question n'est pas seulement sécuritaire, elle est démocratique : peut-on suspendre un droit constitutionnel au nom de l'ordre sans nourrir la colère qu'on prétend contenir ?
D'un côté, des faits désormais établis : le 17 octobre a été la plus forte mobilisation sociale depuis des années - environ 530 000 manifestants selon le gouvernement, jusqu'à 800 000 selon les organisateurs - et elle a dégénéré : deux morts à Paris en marge des cortèges, quelque 2 400 interpellations, 997 policiers et gendarmes blessés, des commerces pillés, l'hôtel de ville de Limoges incendié. Face à ce choc, l'exécutif assume une réponse de fermeté inédite : 70 000 forces de l'ordre, drones et engins lanceurs d'eau, interdictions préfectorales, couvre-feux pour mineurs à Paris de 21 heures à 6 heures, étendus aux adultes dans certains centres-villes comme Marseille. L'autre lecture, tout aussi documentée : « Il sort complètement de son rôle constitutionnel, qui ne lui confère pas le soin d'assurer l'ordre public », dit le professeur de droit Paul Cassia ; la LDH juge « parfaitement illégal » de réserver la rue aux seuls cortèges syndicaux ; sept partis de gauche, l'Association de défense des libertés constitutionnelles et le Syndicat de la magistrature ont saisi la justice, sans succès vendredi soir ; et l'intersyndicale maintient le parcours Bastille-Nation malgré l'interdiction préfectorale. La question est posée, dans les deux sens : la fermeté préventive protège-t-elle les manifestants pacifiques et les commerces, ou criminalise-t-elle une colère sociale que la vie chère, le logement et l'école continuent d'alimenter - jusqu'à l'« acte III » du 31 octobre, déjà annoncé par les gilets jaunes ?
Proposition : une démarche systémique refuserait les deux caricatures - tout réprimer ou tout laisser passer - et traiterait la cause racine. Concrètement : garantir le droit de manifester, droit constitutionnel, sur des tracés concertés avec les organisateurs, qui s'engageraient à encadrer leurs cortèges et à en écarter les casseurs ; concentrer la réponse pénale sur les auteurs de violences et de pillages, jamais sur la manifestation elle-même ; clarifier par la loi les conditions d'interdiction - critères objectifs, contrôle systématique du juge -, pour que la liberté ne dépende ni des circulaires ni des humeurs ; et surtout ouvrir une sortie de crise : une conférence nationale sur la vie chère et le pouvoir d'achat, avec des mesures immédiates et vérifiables, et une commission d'enquête parlementaire sur les défaillances du maintien de l'ordre. Recevoir lycéens et syndicats - Macron a promis vendredi aux organisations lycéennes une « refonte » de Parcoursup - ne suffira que si des actes suivent ; sinon, la rue restera le seul lieu où se fera entendre une colère que les institutions n'auront pas su écouter.
Les citoyens ne laissent à personne le monopole de la contestation, et la société civile investit tous les terrains. Devant les tribunaux : sept partis de gauche ont saisi le Conseil d'État contre les consignes présidentielles, l'Association de défense des libertés constitutionnelles et le Syndicat de la magistrature ont déposé leur propre recours, un syndicat étudiant annonce un référé contre le changement d'itinéraire du cortège parisien, et à Nice, le MRAP et France Palestine Solidarité ont contesté l'arrêté d'interdiction. Dans la rue : des collectifs de lycéens, d'étudiants, de parents et de gilets jaunes se coordonnent ville par ville pour des parcours pacifiques. Et au-delà des frontières : à Porto, Bruxelles, Rome ou Tirana, des rassemblements de jeunes sont prévus ce même samedi contre la vie chère, le logement et la précarité étudiante, rappelant que la colère sociale n'est pas une exception française. Chacun, à son échelle, peut refuser la manipulation des deux bords : vérifier images et vidéos avant de les partager, exiger de l'État la protection de tous - manifestants comme commerçants - et des organisateurs l'écart des casseurs.
policiers et gendarmes mobilisés ce samedi 24 octobre pour encadrer les rassemblements contre la vie chère, soit 20 % de plus que lors de la journée du 17 octobre, selon France Inter. Un dispositif « massif » - unités d'élite, drones, engins lanceurs d'eau - pour des cortèges qui avaient rassemblé, une semaine plus tôt, entre 530 000 (selon le gouvernement) et 800 000 personnes (selon les organisateurs), avec 2 397 interpellations et 997 blessés parmi les forces de l'ordre à la clé. Le chiffre dit à la fois l'ampleur de la contestation et la radicalité nouvelle de la réponse de l'État.
La liberté de manifester n'est pas une faveur que l'État accorde aux jours calmes : c'est un droit constitutionnel, conquis de longue date, qui se vérifie précisément dans les moments de tension. Un pouvoir qui répond à la colère par des interdictions générales et des couvre-feux gagne peut-être un samedi de calme, mais il transforme en question de police ce que la politique n'a pas su traiter. Il y a quelque chose de vertigineux à voir un gouvernement reconnaître ses failles - « nous avons failli », a admis le garde des Sceaux - et répondre en restreignant la liberté de ceux qui n'ont, pour se faire entendre, que leur présence dans l'espace public. La démocratie ne se défend pas en conseillant à ses citoyens de ne pas manifester : elle se défend en rendant la colère inutile, par des réponses qui se voient, se mesurent et se vérifient. Un pouvoir qui s'interrogerait davantage sur ce qui pousse ses concitoyens dans la rue que sur la manière de les en empêcher aurait déjà fait la moitié du chemin.
- Paul Cassia, professeur de droit public à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, dans franceinfo, 23 octobre 2026
Mots clés : droit de manifester · État de droit · vie chère · maintien de l'ordre · Conseil d'État. La formule dit l'inquiétude des juristes devant une présidence qui gouverne par déclarations - « la recommandation générale, c'est qu'il n'y ait pas de manifestation » - et délègue aux préfets le soin d'interdire « partout où on le peut ». Elle dit aussi un glissement institutionnel : quand le chef de l'État fixe lui-même la doctrine du maintien de l'ordre, la séparation des rôles - au président la direction de la politique, au préfet la police, au juge le contrôle - s'efface au profit d'une logique purement sécuritaire. Reste que la rue, elle, ne lit pas les constitutions : elle lit les fins de mois. Une République qui conseille à ses citoyens de ne pas manifester devrait d'abord s'interroger sur ce qui les y pousse.
📚 Sources : Le Figaro, « Manifestations du 24 octobre : après le fiasco, l'épreuve de vérité pour le gouvernement », 23 octobre 2026 ; Le Monde, « En direct, manifestations du 24 octobre : sept partis de gauche déposent un recours auprès du Conseil d'État contre les interdictions de manifester », 23 octobre 2026 ; franceinfo, « "Il sort complètement de son rôle constitutionnel" : Emmanuel Macron peut-il décider d'interdire les manifestations qui ne sont pas organisées par des syndicats ? », 23 octobre 2026 ; franceinfo, « Mobilisation du 24 octobre : autoriser uniquement les manifestations des syndicats est "parfaitement illégal", affirme la LDH », 23 octobre 2026 ; Sud Ouest, « Interdictions de manifester le 24 octobre : le Conseil d'État rejette le recours déposé par sept partis de gauche », 23 octobre 2026 ; Le Parisien, « Emmanuel Macron a promis "une refonte de Parcoursup" aux représentants lycéens », 23 octobre 2026 ; Midi Libre, « Violences du 17 octobre : deux morts en marge des manifestations », 20 octobre 2026 ; France Inter, « Dispositif sécuritaire du 24 octobre : les forces de l'ordre seront 20 % plus nombreuses que la semaine dernière », 23 octobre 2026 ; La République du Centre, « Au congrès du RN à Orléans, Jordan Bardella, un président plébiscité mais en marge du clan Le Pen », 23 octobre 2026 ; Libération, « Congrès du RN : à Orléans, le parti et la préfecture mettent les bouchées doubles sur la sécurité », 23 octobre 2026 ; L'Humanité, « Manifestations du 24 octobre : Porto, Bruxelles, Rome, Tirana... une vague de mobilisations prévue en Europe », 23 octobre 2026 ; Le Monde, « L'agence Moody's maintient la note souveraine de la France à Aa3, mais y assortit une perspective négative », 23 octobre 2026 ; Boursorama/AFP, « Contraction inattendue de l'activité économique en octobre », 23 octobre 2026 ; Boursorama/Reuters, « USA/Midterms : ce qu'il faut savoir sur les élections de mi-mandat », 23 octobre 2026 ; La Croix, « Guerre au Moyen-Orient : les États-Unis pourraient frapper l'Iran dès ce week-end », 23 octobre 2026 ; Ouest-France, « Guerre au Moyen-Orient : l'Iran et Trump s'écharpent, les chefs de la diplomatie se réunissent à Istanbul », 23 octobre 2026.